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Alanna, 42 ans (VD)

Porter plainte ou me taire et vivre avec. Je voyais la première option comme un moyen de me rendre justice et de mettre hors d’état de nuire une personne qui m’avait voulu et fait du mal. Mais pas que. En dénonçant ce que j’avais subi, je me délestais d’un fardeau. Je le confiais plus loin. Cela ne m’appartenait plus. Ou du moins plus qu’à moi. Je m’en libérais, en quelque sorte. Ainsi exposé, le choix paraît simple, évident. Et pourtant…

Il m’a fallu tout d’abord réaliser ce qui venait de se passer. Pendant plusieurs semaines, j’avais été manipulée et abusée par une personne en qui j’avais confiance. Une personne qui, de par sa fonction, ne pouvait pas me nuire. J’étais dans le déni.

Puis j’ai dû accepter que ça m’était arrivé à moi. Oui, j’étais une victime. J’avais honte. Ma sensibilité et ma bienveillance m’avaient rendue vulnérable. Et il en avait profité. Sans que je ne le voie venir. Lorsque j’ai ouvert les yeux, le mal était déjà fait. Il m’avait détruite.

À la honte est venue s’ajouter la peur. Peur qu’il se venge et me fasse encore plus de mal si je le dénonçais. Peur de revivre ce cauchemar en le racontant. Peur d’être à nouveau tétanisée par le désespoir. Je me sentais sale, seule, affaiblie. Je ne pouvais pas le dénoncer, je n’en avais pas la force.

Il m’a fallu un an et demi pour me reconstruire peu à peu. Jusqu’à trouver la force et le courage de parler. De toute manière, je n’avais plus le choix. J’avais appris que je n’étais pas la première. Si je continuais de me taire, je portais la responsabilité de ne pas être non plus la dernière. Pour moi, c’était trop tard, mais je devais protéger les autres.

J’ai d’abord été reçue par la LAVI, qui m’a reconnue en tant que victime. Puis par une avocate, grâce à ce statut. Puis par la Police, avec mon avocate. Mon audition a duré près de dix heures. Dix heures qui resteront gravées dans ma mémoire comme l’un des moments les plus effrayants de ma vie. Pour ne pas m’effondrer, je faisais tourner en boucle, dans ma tête, les raisons qui m’avaient amenée là et qui me donnaient tout juste la force nécessaire pour affronter ça. Je faisais ce qui était bien et juste. Le « prix à payer » était moindre que si j’avais enfoui et gardé ça en moi.

Je savais que la procédure serait longue et éprouvante, mais je ne perdais jamais de vue mon double objectif : obtenir justice et protéger les autres. Je me le devais. Et je le leur devais. C’est ce qui m’a permis de tenir durant les longs mois qui s’écoulaient entre chaque étape. « Ce qui ne tue pas rend plus fort », écrivait Nietzsche. J’ai découvert la résilience, une qualité que j’ignorais posséder.

Son audition devant le Procureur m’a apporté la certitude qu’il n’était plus en position de prédateur. Ma plainte l’avait en effet poussé à cesser son activité professionnelle au contact de personnes vulnérables. C’était l’un de mes objectifs. J’ai donc décidé, deux ans et demi après l’avoir dénoncé, de mettre fin à cette procédure en signant une convention. Je m’épargnais ainsi de la voir se prolonger encore des mois ou des années et de « subir » un procès. Cette issue répondait à mon autre besoin : qu’il reconnaisse formellement ce qu’il m’avait fait et qu’il s’en excuse.

Cet aboutissement est pour moi une grande « victoire » et je sors de cette épreuve plus forte que jamais, la tête haute et avec l’incroyable sentiment d’avoir fait ce qui est juste. Ma plainte m’a permis de me reconstruire et, j’en suis convaincue, l’a dissuadé de recommencer avec une autre.

Janvier 2022