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Les différent·e·s intervenant·e·s dans une procédure pénale en Suisse
 

 

Police

Quel est son rôle ?

 

Pour tous les actes touchant à l’intégrité physique, psychique ou sexuelle, la Police intervient lors d’un dépôt de plainte, d’un signalement (pour des faits poursuivis d’office) ou si elle constate elle-même une infraction (flagrant délit).

 

Sa mission est d’identifier et d’auditionner les victimes et les suspect·e·s, d’appréhender et d’arrêter les second·e·s si nécessaire et de récolter, de sauvegarder et d’analyser les traces et les preuves relatives à l’affaire en question. Les plaintes et dénonciations, les procès verbaux d’audition et toutes les pièces récoltées sont ensuite transmis au Ministère public dans un rapport complet.

Une fois les faits portés à la connaissance du Ministère public, la Police peut mener des investigations complémentaires sur mandat de celui-ci.

Dans le cas où une victime de violences serait elle-même en infraction (situation irrégulière en Suisse ou prise de drogue, par exemple), cela n’a aucune conséquence sur son statut de victime et ne doit pas être un frein à s’adresser à la Police.

Questions/réponses

 

Entretien avec Olivia Cutruzzolà, officière spécialisée, cheffe de la section prévention criminelle et relations avec les citoyens, Police cantonale vaudoise ; Philippe Collet, inspecteur principal adjoint, chef de la division des mœurs, Police cantonale vaudoise et Police de sûreté ; et François Nanchen, inspecteur principal adjoint, chargé de prévention, Police cantonale vaudoise | janvier 2022.

Une victime peut-elle s’entretenir de manière anonyme avec la Police avant de décider de signaler des faits ou de déposer plainte ?

 

Lorsqu’une victime contacte la Police par téléphone ou se rend dans un poste de Police, son interlocuteur ou son interlocutrice prend le temps de lui donner des renseignements d’ordre général sur les moyens d’action à sa disposition et le déroulement d’une procédure, mais ne pourra pas se prononcer sur sa situation particulière. Conscient·e·s qu’une victime peut avoir besoin de temps avant de déposer plainte, nous l’encourageons à parler, à dénoncer les faits qu’elle a subis, nous la conseillons et l’orientons, cas échéant, vers une structure adaptée (centre LAVI ou association).


Dans le cas où une victime nous contacte alors qu’elle vient de subir une agression ou un viol, avant toute autre chose, nous la dirigeons vers un hôpital qui pourra établir les premières constatations médicolégales (« préservation des traces »), et ce 24/24. Cet examen, très important, peut se faire jusqu’à plusieurs jours après les faits. De tels actes étant poursuivis d’office dès lors qu’ils ont été portés à sa connaissance, la Police peut ouvrir un dossier sans plainte de la victime. Bien sûr, si la victime ne veut pas donner son identité ni celle de la personne qui l’a agressée, ou refuse de se faire examiner par un·e médecin, nous allons l’encourager, mais ne la contraindrons pas.


Les victimes ne doivent jamais avoir peur de déranger la Police : nous sommes là pour les aider. Si les récits de violences sont malheureusement notre quotidien, chaque victime est toujours traitée avec le même soin et la même importance. La Police accepte toujours d’entendre une victime et de prendre une plainte. Même s’il ne nous est pas toujours possible de réconforter et rassurer une personne comme elle le souhaiterait, derrière sa posture formelle, nécessaire à un travail de qualité et à l’établissement de la vérité, le collaborateur ou la collaboratrice qui lui répond est avant tout un être humain. Nous croyons chaque victime et l’accueillons avec bienveillance et empathie. 


Qu’elle décide ou non de dénoncer ce qu’elle a subi, une personne qui a été victime de violences a besoin de se reconstruire. Il est essentiel de ne jamais rester seul·e avec ce que l’on a vécu et de chercher du soutien (psychologue, association).

« Les victimes ne doivent jamais avoir peur de déranger la Police : nous sommes là pour les aider. »

Comment se déroule l’audition d’une victime qui a subi des actes qui touchent à son intégrité physique, psychique ou sexuelle ?

 

Selon les circonstances, l’audition d’une victime peut se dérouler immédiatement après les faits ou après une période de repos, afin qu’elle soit dans les meilleurs dispositions possibles. Si la dénonciation intervient plusieurs mois ou années après les faits, la date d’audition est fixée d’entente avec la victime.


Toute victime majeure est entendue, généralement par deux inspecteurs ou inspectrices de Police, en tant que « personne appelée à donner des renseignements ». Elle peut être accompagnée d’une personne de confiance, à moins que celle-ci soit amenée à être elle aussi auditionnée dans le cadre de la procédure, par exemple comme témoin. S’il s’agit d’actes sexuels, la victime peut demander à être entendue par des personnes du même sexe.


Au début de l’audition, nous expliquons à la victime quels sont ses droits. Nous l’invitons ensuite à raconter librement ce qui s’est passé. L’intégralité de l’entretien est retranscrit en temps réel, ce qui nécessite parfois de brefs temps de pause. Sont également retranscrites les émotions et réactions de la victime durant son témoignage (larmes, etc.). Après ce récit libre, la personne qui conduit l’audition peut poser des questions complémentaires, afin d’approfondir certains points plus en détail et aider ainsi à la parfaite compréhension des faits. Certaines questions peuvent être déstabilisantes, mais elles n’ont pas pour but de piéger la victime ; elles sont susceptibles de lui être posées par la partie adverse plus tard dans la procédure et il est important de s’y préparer. En fin d’audition, le procès verbal est imprimé et remis à la victime afin qu’elle le relise, puis le signe. Une audition dure généralement entre deux et dix heures. 


Il n’est pas rare que la victime, déjà fortement secouée par ce qu’elle a subi, soit impressionnée, voire effrayée par la situation. C’est parfaitement normal. Il est essentiel que tout au long de l’audition, elle puisse exprimer son ressenti, demande une pause aussi souvent que nécessaire, pose des questions si elle en a (il ne faut d’ailleurs jamais hésiter à nous rappeler par la suite plutôt que de rester avec une interrogation). Nous nous efforçons de nous adapter, afin que chaque personne se sente le plus à l’aise possible.


L’audition d’une victime mineure est toujours filmée et répond à un protocole spécialement conçu (le « protocole NICHD », qui permet à la Police de formuler ses questions de manière à ce que la jeune victime puisse livrer un témoignage le plus complet et le plus objectif possible). Dans la pièce principale, un inspecteur ou une inspectrice de Police spécialement formé·e auditionne l’enfant ou l’adolescent·e. Dans une pièce voisine, un·e psychologue assiste en direct à l’audition. Au terme de celle-ci, un débriefing est effectué avec les parents (à moins que ceux-ci ne soient mis en cause, bien sûr).

« Il est essentiel que tout au long de l’audition, la victime puisse exprimer son ressenti, demande une pause aussi souvent que nécessaire, pose des questions si elle en a. »

Quels besoins et quelles craintes les victimes expriment-elles face à vous ?

 

« On ne va pas me croire », « On va me dire que c’est de ma faute », « Mon agresseur va vouloir se venger », « J’ai honte vis-à-vis de ma famille », « On va mal me juger », ces peurs sont extrêmement courantes chez les victimes. Nous tenons à les rassurer : chaque victime est toujours crue d’emblée, nous sommes là pour l’écouter et l’orienter et ne la jugeons en aucun cas.


Les victimes veulent souvent en savoir plus sur le déroulement de la procédure. Nous leur expliquons alors qu’une procédure pénale peut être longue et éprouvante et qu’elles peuvent être soutenues tout au long de celle-ci.

Une fois que vous avez recueilli le témoignage d’une victime, que se passe-t-il du côté de la Police ?

Pour les faits poursuivis d’office, nous avisons immédiatement le Ministère public, qui instruira l’affaire. Dans le cas du dépôt d’une plainte, nous pouvons poursuivre nos investigations (autres auditions, recherche de preuves) avant d’informer le Ministère public. Dans tous les cas, nous rédigeons un rapport complet qui sera transmis à ce dernier. La procédure suit alors son cours et la victime n’est plus confrontée à la Police.

« Nous insistons sur l’importance pour une victime d’entamer une procédure pour elle-même, pour se libérer et se reconstruire, et non pas dans le seul but de voir condamnée la personne qui lui a porté atteinte. »

Le Code de procédure pénale (CPP) suisse est entré en vigueur en 2011. Concrètement, qu’est-ce qui a changé dans la prise en charge des victimes par la Police ?

Pour prévenir au maximum les erreurs judiciaires ou les dénonciations calomnieuses, le législateur a instauré le Code de procédure pénale, qui octroie surtout plus de droits aux personnes prévenues.

 

Depuis 2011, ces dernières, si elles risquent une condamnation pouvant les conduire en détention pour une durée d’au moins un an, sont assistées d’un·e avocat·e (« conseil ») dès la première heure. Alors qu’auparavant, un·e prévenu·e livrait son récit de manière « brute » à la Police, la présence d’un conseil change la donne, celui-ci pouvant l’inviter à ne pas parler ou à taire certains détails.

Un message particulier à adresser aux victimes de violences ?

Nous insistons sur l’importance pour une victime d’entamer une procédure pour elle-même, pour se libérer et se reconstruire, et non pas dans le seul but de voir condamnée la personne qui lui a porté atteinte. Un non-lieu ou un acquittement peut être prononcé au bénéfice du doute en faveur de la personne prévenue, par exemple dans le cas d’abus sexuels commis en huis clos et sans violence physique, des faits parfois difficiles à établir, s’agissant de la parole de l’un·e contre la parole de l’autre. Cela ne signifie en aucun cas que la Justice nie l’existence des actes et du traumatisme subis ou qu’elle ne croit pas la victime. 


Une procédure permet souvent aux victimes d’être en paix avec elles-mêmes et de protéger de futures victimes potentielles.

Avocat·e

Quel est son rôle ?

 

L’avocat·e (« conseil ») de la victime a pour mission de conseiller et de représenter celle-ci tout au long de la procédure. Le conseil s’assure en tout temps que les droits de la victime sont respectés. Par son expertise, il s’efforce d’aider à la manifestation de la vérité, en récoltant et en produisant au dossier toutes les pièces utiles à défendre les intérêts de la victime et à prouver la réalité des faits qu’elle a subis.

Le conseil de la victime l’accompagne lors d’auditions menées par la Police, devant le Ministère public et la Justice. Il prend la parole et participe aux débats.

 

La confidentialité des échanges entre la victime et son avocat·e (soumis·e au secret professionnel) est garantie. La victime peut à tout moment demander à s’entretenir avec son conseil.

Les honoraires de l’avocat·e peuvent être entièrement pris en charge par l’État via l’assistance judiciaire (le conseil est « commis d’office ») si la victime ne dispose pas des moyens financiers suffisants. Le droit d’être conseillées et représentées est ainsi garanti à toutes les victimes.

Être assisté·e d’un conseil est un droit et non une obligation. Une victime peut défendre ses intérêts seule, si elle le souhaite.

Questions/réponses

 

Entretien avec Me Céline Jarry-Lacombe, avocate à Vevey | décembre 2021.

Comment abordez-vous avec la victime la procédure pénale qui l’attend et les différentes issues possibles ?

 

Lorsqu’une victime nous consulte, il est important de recueillir précisément son témoignage. C’est pourquoi le premier entretien est souvent long et fastidieux pour la victime, qui doit se replonger dans le passé et décrire de manière détaillée les actes qu’elle a subis.

 

Il est parfois difficile pour la victime de se confier librement à l’avocat·e, par peur d’être jugée ou par simple pudeur. Pourtant, l’avocat·e est avant tout un·e professionnel·le qui a l’habitude d’être confronté·e à ce type de situation. Il ou elle est également soumis·e au secret professionnel, ce qui signifie que la victime peut tout lui raconter sans peur que certains faits communiqués soient relatés à d’autres personnes.

 

L’avocat·e a besoin de comprendre parfaitement le cas avant de pouvoir expliquer à la victime le déroulement de la procédure. Certains éléments peuvent paraître sans importance pour la victime alors que pour l’avocat·e, d’un point de vue juridique, ils sont décisifs et permettront de prouver la culpabilité de l’auteur·e des faits afin de le ou la faire condamner. Dans ce contexte, la relation entre l’avocat·e et son client ou sa cliente (la victime) doit impérativement être basée sur la confiance.

 

Lors du premier entretien, l’avocat·e devra en outre orienter autant que possible la victime sur les différentes stratégies procédurales (accord amiable, indemnisation, retrait de plainte, jugement condamnatoire) qui s’offrent à elle et lui expliquer dans les grandes lignes le déroulement d’une procédure pénale type.

« Certains éléments peuvent paraître sans importance pour la victime alors que pour l’avocat·e, d’un point de vue juridique, ils sont décisifs et permettront de prouver la culpabilité de l’auteur·e des faits afin de le ou la faire condamner. »

De quelle manière accompagnez-vous une victime parfois fortement ébranlée par ce qu’elle a subi et apeurée par la procédure ?

 

L’écoute et le conseil sont les deux outils indispensables. L’avocat·e doit recueillir les informations nécessaires auprès de la victime, sans pour autant s’impliquer émotionnellement. Cela n’est pas toujours évident. Néanmoins, l’avocat·e, par sa formation universitaire en droit, n’est pas formé·e à la psychologie. Il est donc fortement conseillé aux victimes en profonde souffrance d’avoir un suivi thérapeutique en parallèle de la procédure pénale.

En tant que victime, être confrontée aux dénégations ou aux mensonges de la personne prévenue peut être très difficile à vivre. Comment travaillez-vous sur cet aspect avec votre client·e ?

 

Il est vrai qu’en cours de procédure pénale, la victime peut parfois être malmenée tant par les déclarations de la personne prévenue que de son conseil, de certains témoins, voire du ou de la Procureur·e ou du Tribunal lorsqu’ils cherchent à établir la véracité des faits.

 

L’avocat·e doit rendre attentive la victime sur ses droits en tant que telle, conformément aux articles 115 et suivants du Code de procédure pénale suisse (par exemple le droit d’être accompagnée d’une personne de confiance, le droit de ne pas être confrontée à la personne prévenue ou le droit à une composition particulière du Tribunal).

L’avocat·e doit également représenter la victime lors de certaines mesures d’instruction (comme les auditions de témoins ou de la personne prévenue), pour lui éviter de devoir intervenir sans cesse dans la procédure pénale, ce qui engendrerait pour elle un stress supplémentaire (alors que pour l’avocat·e, c’est son métier) ou rendrait plus difficile sa reconstruction personnelle. L’on ne peut en revanche pas empêcher une personne prévenue de mentir ou de se défendre avec des moyens peu élégants (dénigrement de la victime, notamment), c’est pourquoi un suivi thérapeutique en parallèle demeure fortement conseillé pour la victime.

« L’on ne peut pas empêcher une personne prévenue de mentir ou de se défendre avec des moyens peu élégants, c’est pourquoi un suivi thérapeutique en parallèle demeure fortement conseillé pour la victime. »

On entend souvent que le succès d’une procédure repose sur les moyens financiers engagés de part et d’autre. Quel regard portez-vous sur cette croyance ? Toutes les victimes, quelle que soit leur condition sociale, ont-elles les mêmes chances de voir leur agresseur·e condamné·e ?

 

Personnellement, je suis convaincue que la Justice est équitablement rendue, quels que soient les moyens financiers ou la condition sociale des parties à la procédure. À défaut, il me serait impossible d’exercer ma profession.

 

Cependant, il est vrai que lorsque l’affaire est simple dans les faits et/ou en droit, la loi n’accorde pas automatiquement un conseil d’office à la victime et/ou à la partie plaignante. Malheureusement, cela entraîne que seules les personnes disposant des ressources financières nécessaires pourront s’offrir les services d’un·e avocat·e dès le début de l’enquête pénale. Cela est profondément injuste, car des éléments importants peuvent survenir dès le début de l’instruction pénale. C’est d’ailleurs pour cela que le Code de procédure pénale suisse a mis en place le système de l’avocat·e de la première heure, principalement pour que les personnes prévenues d’infraction grave pouvant entraîner une mise en détention, par exemple, soient obligatoirement assistées d’un·e défenseur·e d’office dès leur première audition par la Police.

 

À l’inverse, la victime n’a pas forcément cette chance, ce qui peut conduire à une certaine inégalité des forces. Toutefois, lorsque le ou la Procureur·e en charge de l’affaire considère que le cas est peu complexe en faits et/ou en droit et qu’il ou elle refuse à la victime la désignation d’un·e avocat·e d’office, soit payé·e par l’État, c’est qu’il ou elle a généralement toutes les informations nécessaires pour appliquer la loi, d’une part, et représenter l’accusation, d’autre part. Autrement dit tout mettre en œuvre pour parvenir à faire condamner l’auteur·e des faits litigieux. Dans ces cas, le Ministère public soutient l’accusation et donc, par ricochet, la victime.

 

Afin d’assurer aux victimes la présence d’un conseil juridique à leurs côtés dès le début de l’enquête, la LAVI joue un rôle très important, car elle peut offrir à la victime des heures de consultation gratuites.

Procureur·e

Quel est son rôle ?

 

Le Ministère public, à moins qu’il n’entre pas en matière (en cas de soupçons insuffisants ou de prescription, notamment), ouvre une instruction en chargeant l’un·e de ses Procureur·e·s du dossier. Le ou la Procureur·e a pour mission d’établir les faits pertinents pour aider à la manifestation de la vérité, en recueillant des preuves et en menant des auditions complémentaires, par exemple. Il ou elle peut également ordonner des mesures de contraintes à l’encontre de la personne prévenue (comme la mise en détention provisoire, selon la gravité des faits et/ou la dangerosité de la personne).

À l’issue de son instruction, menée à charge et à décharge, le ou la Procureur·e peut prononcer une ordonnance de classement (si les faits sont insuffisamment prouvés, prescrits ou si la plainte est retirée, par exemple), un jugement par ordonnance pénale (condamnation à une amende, à une peine privative de liberté de six mois au plus, de 180 jours-amende au plus ou de 720 heures de travaux d’intérêt général au plus) ou mettre formellement en accusation la personne prévenue. Dans ce dernier cas, un acte d’accusation qualifiant juridiquement les faits est rédigé par ses soins et l’affaire est renvoyée en jugement devant un Tribunal. À partir de là, le ou la Procureur·e soutient l’accusation.

Psychologue/psychothérapeute

Quel est son rôle ?

 

Bien qu’extérieur·e à la procédure à proprement parler, le ou la psychologue/psychothérapeute a un rôle extrêmement important dans l’accompagnement des victimes de violences. Une atteinte à l’intégrité physique, psychique ou sexuelle peut provoquer différents troubles psychosomatiques. Les psychothérapeutes sont formé·e·s pour aider leurs patient·e·s dans leur processus de reconstruction, afin de soulager et faire disparaître les symptômes consécutifs aux faits subis et ainsi retrouver bien-être et équilibre.

Questions/réponses

 

Entretien avec Céline Degonda, psychothérapeute à Lausanne | janvier 2022.

« Pourquoi moi ? » Est-ce là une interrogation commune à toutes les victimes de violences ?

 

Oui, très certainement, « Pourquoi moi ? », mais aussi « Comment ai-je pu me laisser faire ? », notamment. 

 

On sait que « ça » existe, que des gens sont victimes de relations que l’on dit « toxiques », que des personnes « détraquées » arpentent les rues, que des enfants sont maltraité·e·s. Mais on ne se sent pas tant concerné·e, jusqu’à ce que cela s’immisce dans notre quotidien et que tout bascule. C’est alors un sentiment de terrible injustice qui s’empare de « moi », de la personne que je suis et qui avais été épargnée jusque-là. Ou encore moi, qui avais déjà reçu plus que mon lot de mauvaises expériences. Dans tous les cas, une mauvaise rencontre ou une expérience douloureuse infligée par autrui nous précipite dans un mode de survie qui va colorer tout notre univers, et pour toujours, nous semble-t-il alors. Alors oui, on va se demander « Pourquoi moi ? », « Pourquoi maintenant ? »… et il n’y aura pas de réponse.


Se faire agresser, harceler ou manipuler, ça peut arriver à tout le monde, sans distinction. Il existe des abuseurs et ils trouvent des victimes. Et ça peut être moi, et ce n’est jamais le bon moment.

« Se faire agresser, harceler ou manipuler, ça peut arriver à tout le monde, sans distinction. Il existe des abuseurs et ils trouvent des victimes. Et ça peut être moi, et ce n’est jamais le bon moment. »

La honte d’avoir été atteintes dans leur intégrité peut conduire les victimes à se plonger dans le déni ou à « attendre que ça passe ». À quoi souhaitez-vous rendre attentives ces personnes ?

 

Une personne qui subit des violences a tendance à se sentir responsable de ce qui lui arrive et très souvent, elle en ressent un sentiment de honte. Elle peut être portée à se remettre en cause en tant que victime dont le fonctionnement aurait ouvert la porte aux abus...


Certains critères liés à la situation peuvent encourager la dynamique à s’installer, et surtout à perdurer, en particulier quand une personne se trouve dans une situation de dépendance, matérielle ou affective, vis-à-vis de son bourreau. Il lui sera en effet d’autant plus difficile de réaliser la toxicité de la relation s’il y a une intimité, une idéalisation ou une relation de domination. Bien que la relation fasse souffrir, il semblerait que l’on ait « besoin » d’elle. Le changement est alors considéré comme un risque déraisonnable et l’on est prêt·e à faire une gymnastique avec ses pensées pour éviter de s’y confronter.


On entre alors dans un déni, on se dit « Ce n’est pas si grave », ou « Si je suis plus comme ceci, moins comme cela, ça va s’arranger ». Or, c’est toujours faux. Cela participe au contraire à maintenir le statu quo, toujours tentant face au changement qui nous confrontera à l’incertain et à l’inconnu.

 

Doutes, honte, culpabilité, regrets sont autant d’affects qui reflètent toujours l’incompréhension, voire la sidération liée à un traumatisme, et qui nous maintiennent dans la passivité. Prendre conscience que cela est lié à la situation et non à une hypothétique responsabilité personnelle est une première étape nécessaire pour lever les blocages qui barrent le chemin vers la reconstruction de soi. Avec un soutien externe, on aura moins peur de sortir d’une position de victime.

« On change, après une expérience traumatique. On traverse une crise identitaire qu’il nous incombe de dépasser pour continuer à avancer. Pas tout de suite, pas trop vite, et pas tout·e seul·e. »

Comment se reconstruire après un traumatisme tel qu’un viol, des violences physiques ou psychiques ?

 

Avec le temps, la honte liée à une telle situation se transformera en colère, puis en mépris et enfin, dans le cas idéal, en indifférence.


Le propre d’une expérience traumatique est de faire coupure dans notre identité : il y a un « avant » et un « après ». La grande difficulté pour se reconstruire va être de se reconnecter à soi-même. Cela demande d’activer ses ressources, internes comme externes. Il va falloir en faire quelque chose, être dans l’action, afin d’en ressortir différent·e, mais riche d’une expérience et prêt·e à éviter les pièges que l’on pourrait croiser à l’avenir. Ou du moins, prêt·e à en parler.


On change, après une expérience traumatique. On traverse une crise identitaire qu’il nous incombe de dépasser pour continuer à avancer. Pas tout de suite, pas trop vite, et pas tout·e seul·e.

Que peut-on attendre d’un suivi psychologique lorsque l’on a subi des actes de violence ?

 

L’aide qu’une psychothérapie peut apporter consiste en une écoute bienveillante et un accompagnement dans le processus de reconstruction de soi. Il s’agira par exemple d’identifier dans quel cas de figure nous nous trouvons en termes de dépendance, identifier nos ressources, approcher de quoi est fait notre rapport à la violence et à nous-même et comprendre quels sont les manques affectifs que cette relation aurait initialement dû combler. Ensemble, il sera possible d’envisager de nouvelles possibilité d’y répondre tout en se respectant et en se retrouvant.


Il s’agit avant tout de faire l’expérience d’une relation sécurisante, d’où l’importance d’être en confiance dans la relation thérapeutique. Une bonne alliance est reconnue comme étant le principal facteur de réussite d’une thérapie, quelle que soit l’orientation théorique dans laquelle s’inscrit le ou la thérapeute.

« La victime n’a pas à pardonner, mais à se protéger et se réparer pour pouvoir avancer. »

Quel message souhaitez-vous adresser aux victimes qui lisent cet entretien ?

 

Quelle que soit la compréhension que l’on peut avoir du comportement d’une personne, il est inadmissible d’user de violence physique ou psychologique pour manifester son désaccord ou pour obtenir quelque chose de quelqu’un, qu’il s’agisse d’un·e inconnu·e ou d’un·e ami·e intime.


Si on ne l’a « pas vu venir » à temps, c’est que tout a été fait pour que ce soit trop tard quand on en prendrait conscience. Et si on n’a pas pu l’éviter, c’est que l’on n’a pas appris à se protéger, ou parce que l’on avait trop besoin de croire à la sincérité de l’intérêt qui nous était témoigné. On a dans tous les cas le droit de dire non, même si on n’a pas su le faire tout de suite, et on a le droit de se défendre si cela n’est pas respecté. La victime n’a pas à pardonner, mais à se protéger et se réparer pour pouvoir avancer.