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Les violences en milieu scolaire




PARTIE I



Plusieurs enquêtes menées depuis le début des années 2000 ont permis de prendre conscience de l’ampleur des violences en milieu scolaire et de leur impact sur les enfants et les jeunes, notamment en ce qui concerne les phénomènes de harcèlement-intimidation entre élèves. Un plan d’action a vu le jour en 2015 et constitue aujourd’hui l’une des priorités du Conseil d’État vaudois.

De la cour de récréation aux réseaux sociaux, comment les violences se manifestent-elles à l’école ? Qui touchent-elles ? Que faire si l’on en est victime ou témoin ? État des lieux avec Jennifer Lugon, cheffe de projet « Harcèlement-intimidation et violences entre élèves : prévention en milieu scolaire » à l’Unité PSPS et Olivia Cutruzzolà, officière spécialisée, cheffe de la section prévention criminelle et relations avec les citoyens à la Police cantonale vaudoise.


Harcèlement-intimidation et violences entre élèves


«Il est important de distinguer les différents types de violences, car chacune nécessite une prise en charge bien particulière», entame Jennifer Lugon. Les phénomènes de harcèlement-intimidation entre élèves, exercés de manière répétée par un groupe sur une personne qui est ciblée, dans une situation asymétrique, à qui elles infligent injures, moqueries, humiliation, coups ou mise à l’écart pour ne citer que ceux-ci, sont une forme de violence très répandue. Ces situations sont traitées à l’aide de la méthode de la préoccupation partagée (MPP), présentée comme «une approche non blâmante, afin de minimiser les risques de stigmatisation et de représailles, [qui] permet de briser l’effet de groupe par de brefs entretiens individuels avec les autres élèves, qui intimident de près ou de loin, voire pas du tout, et de faire en sorte que la situation de souffrance cesse pour l’élève-cible, élève à qui un accompagnement est également fourni en parallèle» et mise en œuvre dans la majorité des établissements scolaires vaudois. À titre indicatif, près de 95’000 élèves se trouvent dans la scolarité obligatoire à la rentrée 2022.

Les conflits entre élèves ou entre groupes d’élèves, où il y a une relative symétrie, sont une autre problématique, avec la médiation comme outil de résolution par exemple. Enfin, les violences sexuelles font l’objet d’un dispositif spécifique (sous l’appellation de “Soutien aux établissements scolaires lors de situations de suspicions d’abus sexuels ou de maltraitance d’élèves”), qui compte une cellule dans chaque établissement.

L’Unité PSPS (promotion de la santé et prévention en milieu scolaire) et la police ont, dans leurs champs de compétences respectifs, une double mission de promotion et de prévention ainsi que d’intervention. La première, avec sa quarantaine de collaboratrices et collaborateurs, est une ressource pour les professionnel·le·s des écoles notamment, via ses actions de sensibilisation, de formation et d’accompagnement, dans le but d’instaurer un climat scolaire positif et d’outiller les élèves (par exemple en utilisant différents matériels pédagogiques). Elle n’intervient pas directement auprès des élèves. Lorsqu’elle est sollicitée (par l’école ou, parfois, directement par des parents) dans des situations spécifiques, elle fait le relais avec les différentes personnes qui gravitent autour de la situation. L’Unité PSPS est également chargée d’évaluer et de valider toutes les prestations extérieures qui ont trait à la PSPS et qui sont dispensées à l’école. Par ailleurs, des cours d’éducation sexuelle sont dispensés par PROFA, qui est mandatée spécifiquement pour ce domaine.



La sensibilisation aux question de sécurité sur internet n’a pas pour but d’interdire ou de diaboliser, mais de rendre les enfants autonomes.


Les polices vaudoises, avec un effectif d’environ septante personnes qui interviennent dans les écoles, effectuent principalement un travail de prévention. «Cela fait de nombreuses années que nous collaborons avec le DEF (département de l’enseignement et de la formation professionnelle). Chaque année, les chargé·e·s de prévention criminelle, les policières et policiers conférenciers en classe de la Police cantonale et nos homologues des polices communales visitent l’ensemble des élèves de 8P du canton, afin de les sensibiliser aux questions de sécurité sur internet, comme les nudes (photos de nu), la pornographie ou le grooming (pédopiégeage)», nous explique Olivia Cutruzzolà. Le but n’est ni d’interdire, ni de diaboliser, mais de rendre les enfants autonomes.

Depuis quelques années, l’Unité PSPS et les polices s’attellent, en fonction de leurs domaines respectifs, à harmoniser l’approche de la thématique des réseaux sociaux, pour pouvoir sensibiliser élèves, professionnel·le·s et familles à différentes étapes de la scolarité. «Si la violence trouve souvent son origine dans les interactions et les contacts directs, elle se prolonge et trouve une formidable caisse de résonnance sur les réseaux sociaux», relève Olivia Cutruzzolà. «Quand cela prétérite les conditions d’apprentissage de l’élève en classe, l’école doit intervenir», poursuit Jennifer Lugon. «Une situation de harcèlement peut engendrer d’importantes souffrances chez la victime et mener à de l’absentéisme à l’école, à des tentatives de suicide ou même au suicide. Il faut pouvoir aider la victime», développe l’officière spécialisée.

Les phénomènes de harcèlement-intimidation représentés par les élèves de 10VG, EPS C.F. Ramuz, Lausanne (2017), sous la supervision de Natacha Anderes, Nathalie Moret et Samira Chajaï.



Collaboration PSPS-police-école


Le règlement d’application de la LEO (loi sur l’enseignement obligatoire) aborde la question des violences dans son art.100: «Les élèves développent une attitude constructive et respectueuse d’autrui. Ils s’abstiennent de tout acte de violence physique, verbale, psychologique ou à caractère raciste, sexiste ou homophobe, de même que de tout propos méprisant se rapportant à l’apparence physique ou à l’appartenance sociale, religieuse ou ethnique des autres élèves, des adultes qui les entourent, ou de toute autre personne.» Une étude en 2020 relève que le taux d’amélioration des situations est de 88% et que la MPP est efficace pour prendre en charge les phénomènes d’intimidation. La MPP et la PSPS au sens large s’insèrent dans le concept 360°.



Une situation de harcèlement peut engendrer d’importantes souffrances chez la victime et mener à de l’absentéisme à l’école, à des tentatives de suicide ou même au suicide. Il faut pouvoir aider la victime.


L’Unité PSPS pilote la mise en place d’outils-ressources et le déploiement des programmes prioritaires pour les écoles publiques du canton, qu’elle accompagne entre autres dans l’élaboration de projets de prévention des violences, en comptant sur l’appui des équipes PSPS dans les écoles. Aujourd’hui, chaque école dispose de délégué·e·s PSPS, médiatrices et médiateurs scolaires, infirmières et infirmiers scolaires, psychologues scolaires, éducatrices et éducateurs en milieu scolaire et médecins scolaires. Il y a donc des personnes parmi celles citées précédemment, ainsi que les directions notamment, pour prendre en charge les situations de violences au côté du corps enseignant.

Si une problématique de violence perdure malgré la mobilisation de toutes les ressources internes à l’école ou que des difficultés l’empêchent d’être résolue, la police peut être sollicitée pour entrer en action. «Elle peut notamment offrir une conciliation pour soutenir l’école, en présence des élèves concerné·e·s, des parents, d’un·e représentant·e de l’école ou du département et d’une collaboratrice ou d’un collaborateur de la police spécialement formé·e. Le but est de résoudre le conflit au niveau infra-pénal, c’est-à-dire sans partir sur une procédure judiciaire, souvent longue et fastidieuse», détaille Olivia Cutruzzolà. Outre la médiation, la police peut également, à la demande, mener des actions de prévention et de sensibilisation en classe.



La police peut offrir une conciliation pour soutenir l’école, dans le but de résoudre un conflit au niveau infra-pénal, c’est-à-dire sans partir sur une procédure judiciaire, souvent longue et fastidieuse.


«Les écoles ont des protocoles, mais chaque situation, qu’elle puisse être réglée à l’interne ou à l’aide de ressources externes, est différente et doit être évaluée spécifiquement, afin que les leviers adéquats soient identifiés et activés», poursuit la cheffe de projet à l’Unité PSPS, qui ajoute qu’au moindre doute quant à la suite à donner (en cas de nudes ou sur la question du dépôt d’une plainte, par exemple), l’équipe professionnelle sait que la police peut être consultée. «Cela permet de discuter de la situation et de réfléchir ensemble à la meilleure manière de la résoudre», développe Olivia Cutruzzolà. Les échanges entre les écoles et la police n’entraînent aucune ouverture d’instruction, à moins que les faits soient suffisamment graves pour être poursuivis d’office. « Il s’agit d’écoute, d’échanges et de réflexions partagées dans le but commun de mettre fin aux problématiques qui nous sont présentées», ponctue-t-elle.



Un eCop sur TikTok


TikTok et Instagram ont accueilli il y a quelques mois un nouveau membre en la personne d’eCop François, chargé de prévention criminelle à la Police cantonale vaudoise. Cet inspecteur de police judiciaire caméléon (il joue à lui seul tous les personnages mis en scène dans ses vidéos) parle avec brio aux ados, dont les codes et le langage n’ont plus aucun secret pour lui. En partant à la rencontre des jeunes sur leurs plateformes, il a pour mission de les sensibiliser aux questions de sécurité, mais aussi d’échanger avec elles et eux ou avec leurs parents via la messagerie instantanée. Sur TikTok, ses vidéos cumulent déjà plusieurs millions de vues. «La liberté de ton et de forme qu’adopte eCop François permet aux jeunes de s’identifier à lui. C’est ce qui explique son succès», se félicite sa responsable. L’eCop François fait aussi partie de l’équipe qui se rend dans les écoles, notamment dans les classes de 8P, pour mener des actions de prévention.



En partant à la rencontre des jeunes sur TikTok et Instagram, eCop François a pour mission de les sensibiliser aux questions de sécurité, mais aussi d’échanger avec elles et eux ou avec leurs parents via la messagerie instantanée.



«L’idée est que les jeunes puissent retrouver, dans un environnement virtuel, un policier en qui elles et ils ont confiance, auprès de qui elles et ils peuvent se confier sans avoir peur de se rendre dans un poste de police, ce qui n’est pas toujours facile», nous confie Olivia Cutruzzolà, qui précise que les discussions entre eCop François et les jeunes ne font pas l’objet d’ouverture de dossiers auprès de la police. «Les jeunes peuvent venir lui parler en toute sécurité, elles et ils seront toujours bien reçu·e·s», insiste-t-elle.





PARTIE II



Dans ses quatre écoles primaires (1P à 6P) et son collège primaire et secondaire (7P à 11S) situés au pied du Jura, l’ESEP (Établissement scolaire Élisabeth de Portes), avec ses 120 collaboratrices et collaborateurs pour 54 classes, accueille plus de mille élèves répartis sur neuf communes de la campagne nyonnaise (VD). Entretien avec son directeur Philippe Ducommun-dit-Boudry, qui nous parle de la prévention et de la prise en charge des violences au sein de son établissement.


Le harcèlement, un phénomène nouveau?


Après une carrière d’enseignant débutée dans les quartiers populaires de Genève il y a 40 ans, Philippe Ducommun prend la direction de l’ESEP en 2015. Le harcèlement en milieu scolaire, il le souligne lui aussi d’emblée, est un phénomène qui n’a été pris en compte qu’assez récemment. Une violence qui existait sans exister, puisqu’elle était communément admise comme étant normale, voire légitime.


«Tout le monde s’accommodait des vexations ou des violences que vivaient certain·e·s élèves, les parents ne s’en émouvaient guère, les profs pouvaient même y participer», se souvient-il. Puis il se remémore sa rencontre, 30 ans plus tard, avec un ancien camarade de gymnase, violenté parce que sa puberté avait tardé, et dont la haine à l’égard de ses harceleurs était toujours intacte. «Les stigmates du harcèlement durent toute une vie», déplore celui qui se félicite que le harcèlement soit aujourd’hui reconnu comme une violence et largement documenté dans la littérature.



Le harcèlement est toujours basé sur une différence, qu’elle soit physique ou non.


«Il faut distinguer deux types de violences : les conflits personnels entre deux élèves, qui ont toujours existé et peu évolué, et les phénomènes de harcèlement, souvent en groupe, que l’avènement des réseaux sociaux depuis une dizaine d’années a fortement avivé. Les premiers, ponctuels, sont relativement faciles à régler, notamment avec l’intervention d’un tiers médiateur, tandis que les seconds, qui s’inscrivent dans la durée, nécessitent une approche beaucoup plus complexe», poursuit Philippe Ducommun, qui observe également un nouveau type de violence depuis deux ans dans son établissement, celle des parents envers le corps enseignant ou la direction. Des réactions ou des attaques parfois très virulentes, exacerbées par une pandémie qui a désécurisé bien des personnes. «J’ai l’impression que l’on a moins de filtres et que la communication peut être moins bienveillante», note-t-il, tout en comprenant que l’on puisse être dans l’émotivité quand son enfant traverse des difficultés.

«Le harcèlement est toujours basé sur une différence, qu’elle soit physique ou non (un tic verbal, par exemple). Les élèves qui présentent des traits HP, TDAH ou TSA (haut potentiel, trouble du déficit de l’attention avec/sans hyperactivité ou trouble du spectre autistique) sont aussi des cibles de choix», développe Philippe Ducommun. Quand le harcèlement commence à l’école et se poursuit sur les réseaux sociaux, c’est assez compliqué à gérer, reconnaît-il. Alors qu’auparavant, la violence s’arrêtait quand les élèves rentraient à la maison, elle ne laisse aujourd’hui plus aucun répit et se prolonge sur les réseaux sociaux et les messageries instantanées, qui agissent en véritables amplificateurs.



Formation et sensibilisation


L’ESEP dispose d’un vadémécum, construit en 2015 dans le cadre d’une journée pédagogique sur le harcèlement (suivie d’une soirée-conférence pour les parents), qui attire l’attention du corps enseignant sur les signes évidents de harcèlement et le guide sur l’attitude à adopter. Un groupe de maître·sse·s a été spécialement formé pour prendre en charge les situations de violences au sein de l’établissement, notamment avec la méthode de la préoccupation partagée (MPP), mise en place en 2018. L’ESEP compte aujourd’hui une trentaine de personnes formées à cette méthode, dont une vingtaine sont actives. «C’est un outil extrêmement prometteur et efficace, auquel adhère l’immense majorité de nos enseignant·e·s», se réjouit Philippe Ducommun, qui propose également à ses collaboratrices et collaborateurs différentes actions de sensibilisation et formations continues sur le thème de la violence. «Nous ne baissons jamais la garde», assure-t-il. Au sein de son établissement, il constate d’ailleurs un vif intérêt pour cette problématique, que ce soit au travers de lectures, d’échanges de pratiques ou d’ateliers de coaching et d’analyse professionnelle. «L’ouverture au dialogue est une valeur partagée à l’ESEP. C’est ce que l’on appelle l’intelligence collective», observe-t-il.

Les élèves sont aussi largement sensibilisé·e·s aux phénomènes de harcèlement et de violences. «Le jour de la rentrée, j’ai accueilli les classes de septième à onzième années avec un discours sur le harcèlement. Cette matinée a été un moment de bonheur pour moi, car j’ai vu des élèves attentifs et très réceptifs. Je leur ai expliqué que la violence ne réside pas uniquement dans les insultes, mais aussi dans des mots comme hippopotame, qui semblent anodins, mais qui peuvent être reçus extrêmement violemment. Cet exemple leur a beaucoup parlé», nous raconte Philippe Ducommun. Les maître·sse·s ont ensuite reconduit le débat dans leur classe.



Dans des situations de harcèlement, il faut veiller à ne pas intervenir systématiquement devant toute la classe, au risque de remettre le focus sur la victime, ce qui serait contre-productif.


Des actions de prévention annuelles sont organisées dans l’établissement, notamment avec la police (harcèlement-intimidation, comportement en ligne, etc.) ou PROFA (éducation sexuelle), sans oublier les actions menées par le groupe santé de l’ESEP, sur des thèmes comme la discrimination, le cyberharcèlement ou l’incitation. L’équipe PPLS (psychologie, psychomotricité et logopédie en milieu scolaire) et ses psychologues sont également prêts à intervenir en tout temps.

«Pour tout ce qui est attentatoire à la personne, la tolérance zéro doit être appliquée», précise le directeur. «La violence, quelle qu’elle soit, n’a pas sa place à l’école. J’attends fermement de mes enseignant·e·s que le sujet soit repris aussi souvent que nécessaire, et ce dès les petites classes.» Philippe Ducommun explique toutefois qu’il faut veiller à ne pas intervenir systématiquement devant toute la classe, au risque de remettre le focus sur la victime, ce qui serait contre-productif. Certaines problématiques doivent être traitées directement avec les élèves harcelant·e·s, pour ne pas renforcer la stigmatisation de leur cible.



Un groupe d’intervention pluridisciplinaire


Pour gérer le sujet complexe du harcèlement, l’ESEP a constitué un groupe pluridisciplinaire d’une douzaine de personnes (deux médiatrices et un médiateur, deux psychologues scolaires, l’infirmière scolaire, le médecin scolaire, l’éducateur et l’ensemble des doyen·ne·s pédagogiques), avec lequel chaque situation est analysée et une réflexion spécifique menée avant de construire une intervention. Il a par exemple été décidé il y a quelques années, dans le cadre d’une situation relative à l’identité de genre, d’inviter la Fondation Agnodice, afin de donner des outils aux professeurs, mais aussi de sensibiliser les élèves de la classe concernée. «La réflexion partagée, l’intelligence collective ont amené une solution ad hoc», se réjouit Philippe Ducommun. Et d’ajouter : «Les violences sexuelles, dont font partie l’homophobie et la transphobie, sont abordées annuellement lors des interventions PROFA – avec des moments où filles et garçons sont séparés, afin que leur parole ne soit pas entravée –, mais également à travers nos propres actions, notamment mon discours de rentrée.» Il précise que la confidentialité des échanges qui ont lieu avec le corps enseignant, la direction ou toute personne intervenant sur le sujet de l’identité sexuelle ou de genre est garantie, à moins que les personnes concernées souhaitent en parler publiquement. En revanche, une suspicion d’abus, de violence sexuelle ou de maltraitance a l’obligation d’être signalée.



Chaque situation est analysée et une réflexion spécifique menée avant de construire une intervention.


«Lorsqu’une sanction doit être mise en œuvre au sein de notre établissement, elle fait suite à un travail de réflexion en collaboration avec les parents de l’élève en faute et l’élève victime. Là non plus, nous n’avons pas de réponse toute faite, nous évaluons chaque situation afin d’y apporter la réponse la plus adaptée. Nous agissons dans tous les cas, mais pas forcément de la même manière. Bien sûr, s’il s’agit d’un cas qui relève du pénal, c’est la police qui prend le relais», détaille le directeur de l’ESEP.


Les actions de sensibilisation menées dans l’établissement depuis plusieurs années maintenant – dans le cadre plus large du projet Vers le Pacifique – invitent les élèves qui subissent des violences à en parler à une personne de confiance. Cela peut être un·e proche, un·e camarade de classe, un·e enseignant·e ou l’infirmière scolaire. Trois situations durant l’année scolaire passée ont ainsi pu être portées à la connaissance de la direction de l’ESEP suite à l’attention d’autres élèves. «J’ai observé quelque chose d’anormal et je ne sais pas quoi faire, voilà comment les élèves nous signalent leur inquiétude pour un·e camarade potentiellement victime de violences», décrit Philippe Ducommun. «Je suis fier que ces élèves aient compris qu’il s’agissait d’aider et non de dénoncer. Cela nous a permis de mettre à jour des cas de violences avérées et d’intervenir.» De la fierté, il en ressent aussi lorsqu’il nous parle de cet élève, alors président du conseil des élèves (chaque classe élit un·e délégué·e qui la représente durant toute l’année lors d’une assemblée dont font également partie des membres de la direction), qui a pris à cœur son devoir d’exemplarité. Lors d’une bagarre dans la cour, ce jeune homme est intervenu ainsi: «En tant que président du conseil des élèves, je ne peux pas laisser aller cette bataille, alors maintenant vous arrêtez et je vous emmène au secrétariat.» «Je suis intimement convaincu que lorsque l’on conforte les élèves dans leur droit d’être des citoyen·ne·s, cela ne peut aller que mieux», nous confie Philippe Ducommun.

Il salue aussi les différentes initiatives proposées par les délégué·e·s pour améliorer le vivre-ensemble, tant le lien entre le bien-être et la prévention des violences lui paraît évident. Un monitoring du bien-être au sein de l’ESEP a été effectué auprès des élèves en 2014, puis en 2018. Il sera reconduit dans deux ou trois ans. Si les données qui en ressortent sont confidentielles, elles représentent pour la direction un bon indicateur de la situation.


Durant l’année scolaire 2017-2018, cinq Fresques de Paix ont été réalisées par les élèves des écoles et du collège de l’ESEP, sous la supervision de l’artiste Guillaume du Souich. Ces œuvres collectives peintes à mille mains portent l’empreinte artistique de chaque élève, dont les dessins ont été unis par l’artiste, dans un symbole de paix et d’harmonie.



La préoccupation partagée


Pour gérer les conflits entre deux élèves, l’établissement compte sur ses deux médiatrices et son médiateur, dont les compétences et le temps de présence ont été renforcés, qui mènent des entretiens individuels avec l’un·e et l’autre. Un éducateur, présent à mi-temps, intervient également à la demande des enseignant·e·s ou des familles, à l’école ou même à la maison. Familles et élèves sont informés de toutes ces ressources avec des affiches présentes dans chaque classe, par une communication sur le site internet de l’établissement et lors des réunions de parents notamment.

La méthode de la préoccupation partagée, mise en œuvre par l’équipe de médiation de l’ESEP, est un outil proposé par le Canton et largement utilisé au sein des différents établissements scolaires. Le postulat est le suivant : si l’on arrive à faire comprendre à l’élève harcelant·e ce que cela provoque chez sa victime, cet·te élève va d’elle-même ou de lui-même cesser. Une série de trois à quatre entretiens courts de cinq minutes est initiée par une personne de l’équipe de médiation, l’un·e des psychologues scolaires (si l’élève est déjà suivi·e dans ce cadre) ou l’infirmière scolaire. L’élève en faute est invité·e à réfléchir sur ce qu’elle ou il peut changer dans son comportement, puis à mettre en œuvre ces changements. Est également évalué son degré de compréhension de la situation et, par la suite, l’on vérifie que les choses ont effectivement changé. «Dans l’immense majorité des cas, après deux entretiens, la situation est réglée», constate Philippe Ducommun, dont l’établissement recense moins de vingt cas par années. En cas d’échec de la méthode, une deuxième analyse de la situation est effectuée et la direction prend les mesures nécessaires. «Cela n’est arrivé que deux fois», précise-t-il.



Avec la méthode de la préoccupation partagée, l’élève en faute est invité·e à réfléchir sur ce qu’elle ou il peut changer dans son comportement, puis à mettre en œuvre ces changements.


«Grâce à nos actions de sensibilisation, de nombreuses situations nous sont signalées rapidement, ce qui permet de limiter les dommages. Malheureusement, ce sont souvent les situations les plus graves qui nous sont signalées le plus tardivement», déplore Philippe Ducommun. Les victimes signalent rarement elles-mêmes les violences qu’elles subissent, ce qu’il explique par le mécanisme même du phénomène : l’élève harcelé·e s’attribue la responsabilité de ce qui se passe. Ce sont plutôt les témoins, les parents ou les professeurs qui les révèlent. Les victimes sont alors soutenues par l’un·e des membres de l’équipe MPP, spécialement formé·e à cet effet.

S’il est difficile de mesurer l’impact direct des actions de prévention sur le nombre de situations de violences au sein de son établissement, le directeur peut en revanche affirmer que leur prise en charge est aujourd’hui bien plus efficace qu’auparavant. «Nous bénéficions d’une très bonne collaboration famille-école, notamment avec les parents des élèves violent·e·s», se félicite Philippe Ducommun, qui y voit l’indicateur d’une relation de confiance. Il souligne en revanche la complexité de la gestion des réseaux sociaux (où l’on est facilement exposé à des images violentes ou sexuelles), dont la maîtrise peut parfois échapper aux parents. L’accompagnement des jeunes dans cette problématique représente un véritable défi de société à ses yeux. «C’est parfois nous qui apprenons aux parents des situations de harcèlement sur les réseaux sociaux», regrette-t-il. Il a choisi d’aborder le sujet avec les parents lors des réunions de classe, «non pas pour faire la morale aux familles, mais pour les inciter à la prudence afin de protéger les enfants».



La prise en charge des violences en milieu scolaire est aujourd’hui bien plus efficace qu’auparavant.


Au sujet des différents challenges qui circulent sur les réseaux sociaux, dont il se tient informé, le directeur de l’ESEP communique l’information à ses enseignant·e·s afin de les mettre en situation de vigilance, mais jamais aux élèves, au risque d’éveiller leur curiosité. Un seul incident a eu lieu au primaire et a pu être pris à temps.



Beaucoup de tolérance, peu de phénomènes de bandes


Philippe Ducommun observe très peu de phénomènes de bandes au sein de son établissement, qu’il attribue au milieu plutôt aisé dont proviennent ses élèves. Il constate au contraire beaucoup de bienveillance et de tolérance, notamment sur le look ou l’habillement, et une belle ouverture d’esprit sur la problématique de l’identité de genre.

« Je suis très fier de tout ce que nous avons mis en place dans la lutte pour la prévention de la violence et de toutes les formes de discrimination. Nous disposons de nombreux outils et compétences, la collaboration entre toutes les personnes concernées fonctionne bien et, sans prétendre à la perfection bien sûr, je trouve notre positionnement adéquat. C’est un sujet qui me tient particulièrement à cœur, je me suis engagé avec détermination à toujours le mettre en avant et à continuer à nous améliorer dans cette voie. N’oublions pas que notre mission est de former les citoyen·ne·s de demain », conclut-il.





PAROLES D’ENFANTS ET D’ADOLESCENTS



La violence ?

C’est quand on est fâché et quand on a peur.


Quoi faire pour arrêter ?

Il faut qu’on ne soit pas fâché, qu’on soit content, qu’on soit amis pour toujours et qu’on n’ait pas peur.


O., 4 ans





La violence ?

C’est faire du mal à quelqu’un, physiquement ou moralement.


Quoi faire pour arrêter ?

On peut aider les gens violents en trouvant ce qui les rend violents.


A., 14 ans








La violence ?

C’est être méchant avec les autres, et aussi se faire repousser.


Quoi faire pour arrêter ?

Il faut aider celui qui a quelque chose qui ne va pas, s’il se sent frustré ou violent, pour qu’il se sente mieux et qu’il soit moins violent.


J., 9 ans







La violence ?

C’est quand on frappe quelqu’un physiquement ou qu’on insulte quelqu’un verbalement.


Quoi faire pour arrêter ?

Il faut punir tous ceux qui sont violents.


J., 11 ans







La violence ?

C’est être pas calme.


Quoi faire pour arrêter ?

Il faut calmer les gens, on peut leur faire un petit spectacle pour qu’ils se sentent mieux.


K., 5 ans






La violence ?

C’est quand on frappe ou que l’on insulte quelqu’un pour lui faire du mal.


Quoi faire pour arrêter ?

La violence ne s’arrête jamais, car la violence engendre de la violence. Il faudrait que quelqu’un casse cette chaîne de violence pour que cela s’arrête.


F., 13 ans








La violence ?

C’est être méchant, donner des coups de pied et des coups de poing.


Quoi faire pour arrêter ?

Il faut dire d’arrêter et si la personne continue, on part.


O., 9 ans







La violence ?

C’est par exemple dans une guerre, quand on a le choix entre emprisonner quelqu’un et le tuer et qu’on choisit de le tuer.


Quoi faire pour arrêter ?

Il faut apprendre aux gens à être plus calmes et ne pas faire du mal aux autres. On peut essayer de les faire méditer, pour les aider à se contrôler.


M., 11 ans







La violence ?

Ce sont les insultes, la violence physique et la violence morale.


Quoi faire pour arrêter ?

Il faut faire des efforts et se rendre compte de quand on est violent pour pouvoir arrêter.


L., 11 ans







La violence ?

C’est quand on tape ou qu’on crie, car ça fait mal et ça fait très mal au cœur.


Quoi faire pour arrêter ?

On peut dire “stop”, “viens pas vers moi” ou ne pas aller vers lui.


A., 6 ans








Illustrations Aleutie, portarefortuna | iStockPhoto


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